Temps de lecture: 15 minutes Crédits photos: Miss Red

Antoni Gaudí, Architecte du Merveilleux
Nous sommes en octobre 2025 et, pour la première fois de mon existence, toujours animée par ma quête d'Art Nouveau, je visite Barcelone !
Médusée par l'architecture "Moderniste" foisonnante du Quartier de l'Eixample, j'en oublie presque de regarder devant moi et manque de bousculer un autre passant...en cette agréable journée d'automne, une foule effervescente se promène le long du Passeig de Gràcia, l'une des plus larges avenues de Barcelone.
Cette cohabition entre promeneurs aux tenues contemporaines et bâtiments du XIXème siècle crée une atmosphère décalée, propre aux quartiers anciens des grandes villes.
Les bruits de la circulation et des conversations ne suffisent pas à me détourner du détail et de l'abondance des ornements architecturaux.
Je m'achemine avec un enthousiasme croissant vers la destination-phare de ma journée: la découverte de l'un des Chefs d'Oeuvre d'Antoni Gaudí.
Né le 25 juin 1852 à Reus en Espagne, après une enfance marquée par un rhumatisme sévère affectant sa mobilité, Gaudí part pour Barcelone à 17 ans, puis entame un cursus d'architecture en 1874.
Pour ses projets d'étude, il s'inspire de ses lectures, de l'esprit du Renouveau propre à son époque et du Néogothique.
Les travaux et paroles d'Eugène Viollet-le-Duc, William Morris et John Ruskin trouvent en lui un écho particulier et nourrissent son goût pour l'ornementation.
A la fin du XIXème siècle, Barcelone est une ville en pleine expansion: de nombreuses familles fortunées s'y installent, portées par l'industrie du coton et la sidérurgie.
Ainsi, Gaudí n'est pas inquiet: il trouve auprès de ces particuliers les commandes qui lui sont souvent refusées par les institutions nationales et municipales, peu ferventes de son extravagance.
Au cours de sa vie, malgré ses 48 années de carrière et 90 projets, Gaudí ne reçoit en effet qu'un seul prix "officiel".
Et pourtant, comme d'autres personnages historiques aujourd'hui célébrés, ses réalisations fascinent beaucoup d'entre nous.
La grande variété des créations de l'Architecte du Merveilleux, servie par la fertilité de son imagination, permet presque à chacun(e) de trouver dans son oeuvre un édifice à son goût.
Je ne fais pas exception à la règle et c'est ainsi que, lors de mes recherches préalables, j'ai jeté mon dévolu sur la Casa Batlló et son allure fantastique !
La Casa Batlló, écrin d'un conte de fée
Une façade aux couleurs de l'arc-en-ciel

Combien de fois ai-je vu cette façade emblématique en photos sur Pinterest ou dans des livres ?
Je m'approche de cet édifice, à la fois si familier et si surprenant, émue et habitée par un sentiment d'aboutissement.
Un attroupement mêlant visiteurs en attente et curieux venus admirer le fronton s'est formé en bas du bâtiment.
Ma visite devait commencer à 14h30 mais il y a du retard: j'en profite pour admirer les neuf balcons.
Leurs balustrades forment comme des fragments de parchemins, des masques ou des têtes de mort, selon l'interprétation du spectateur.
Cette vue est complétée par quatre terrasses et le décor multicolore de la façade réalisé selon la technique du trencadís, recyclage de morceaux de verre et céramique.
Un fabuleux toit aux écailles multicolores couronne l'ensemble.
D'ailleurs: à quoi ce toit vous fait-il penser ?
Certain(e)s y voient un poisson, d'autres un reptile, d'autres encore un dragon.
Une histoire circule à ce sujet, reliant certains éléments stylistiques de la Casa Batlló à la légende de Saint-Georges terrasssant le dragon.
Cette théorie est étayée par différents indices: la présence de la croix au sommet de la tour, le "trou" cerné de rouge-orangé dans la toiture (blessure causée par la lance ?), le fait que Saint-Georges soit le saint-patron de la Catalogne et la disposition de Gaudí à inclure des éléments religieux dans son architecture.
Alors, réalité ou imagination ?
Lors de mes recherches, je n'ai trouvé aucun écrit officiel de l'architecte pour le confirmer, cela sera donc laissé à notre libre interprétration.

Une Métamorphose au fond de l'Océan


S'il est bien une chose singulière, frappant l'oeil dès les premiers pas dans le vestibule menant aux anciens appartements privés de la famille Batlló, c'est l'absence d'angles et d'arêtes entre les murs et les plafonds.
Peu d'éléments laisse deviner l'ancien bâtiment, édifié entre 1875 et 1877, dormant sous les somptueux décors façonnés par Gaudí.
Cette métamorphose d'une demeure ordinaire en édifice enchanteur, imaginée pour Josep Batlló i Casanovas (fabricant fortuné de textiles) et réalisée entre 1904 et 1906, constituera l'avant-dernier projet d'habitation du célèbre architecte.
Tandis que je gravis l'escalier de bois, j'apprécie les puits de lumière créés par deux vitraux aux formes rondes, peut-être évocatrices d'écailles.
En observant la reverbération courant sur les murs, j'ai la curieuse sensation d'être dans un sous-marin, sans le sentiment d'oppression.
Au contraire, la perspective d'un voyage aquatique merveilleux se dessine.
J'en arriverais presque à oublier les autres visiteurs, particulièrement nombreux mais, heureusement, plutôt silencieux.
Une charmante cheminée dans un bureau de bois et d'or

La première pièce dans laquelle je pénètre depuis le vestibule se trouve être l'ancien bureau de Josep Batlló i Casanovas, servant d'antichambre aux invités venus lui rendre visite, préparant le passage aux pièces plus intimes.
L'élément le plus intrigant de cette salle est certainement sa cheminée. Une alcôve complète, tout en rondeurs, avec bancs intégrés...voilà comme une invitation à s'installer confortablement, n'est-ce pas ?
Le détail des carrés disposés en losanges, rompant avec les courbes, m'a particulièrement plu car j'ai un goût marqué pour la forme du losange.
La cheminée et son conduit m'évoquent vaguement une scène de dessin animé, mais impossible de me la remémorer précisément...peut-être pourrez-vous me dire en commentaire si elle vous est familière ?

Le deuxième aspect m'ayant fascinée est le motif veiné d'or s'étendant sur le haut des murs et le plafond, renforçant l'atmosphère extraordinaire de ce bureau.
Je ne sais pas quelle était l'idée de Gaudí derrière ce choix décoratif, mais le "kintsugi" m'est venu à l'esprit.
Cette technique, utilisée au Japon sur certaines céramiques brisées, consiste à souder les fragments entre eux à l'aide d'une poudre d'or, reconstituant ainsi la pièce tout en laissant apparaître ses anciennes fêlures.
Comme vous le voyez, les teintes dorées du bois et du stuc se complimentent, donnant une impression chaleureuse et réconfortante.

La lumière naturelle, ici peu présente, transparaît tout de même à travers les portes vitrées et le petit puits ci-contre.
Sans l'éclairage électrique, cette pénombre renforcerait l'aspect troglodytique de la visite.
Les vitraux rappellent la faune des fonds marins: ils intègrent des formes circulaires spiralées suggérant peut-être des oursins ou des coquillages.

Pour finir, ce lustre magistral illumine le bureau de toute son élégance.
Il n'est peut-être pas d'époque, la Casa Batlló ayant connu plusieurs restaurations, mais produit un très bel effet en rappelant la dorure des craquelures.
Il habille élégamment cette pièce qui, à l'image de toutes les autres, est presque vide.
Que sont devenus les meubles présents sur les anciennes photos du début du XXème de la Casa Batlló ? Ont-ils été entreposés ailleurs pour faciliter la circulation des très nombreux visiteurs ou bien ont-ils disparu ?
Je n'ai pas la réponse à ces questions.
Un Tourbillon dans la Lumière

Je quitte la pénombre du Bureau pour la lumière de la première Salle latérale.
Celle-ci, à l'instar de son pendant situé de l'autre côté, était destinée à agrandir le Salon principal ou bien à l'isoler, selon les envies de la Famille Batlló.
Par cette journée ensoleillée, les couleurs des vitraux de l'arche en bois séparant les deux pièces sont éclatantes.
Leur forme m'intrigue car elle diffère des précédentes: j'y vois comme de curieuses cellules (peut-être mes lointains cours de biologie refaisant surface).
Je remarque le même motif veiné que dans le bureau, sinuant sur le plafond, mais sans dorure:
celle-ci aurait-elle été effacée par le temps ?
Me détachant de mes réflexions, je franchis la grande arche aux belles doubles-portes articulées comme un paravent pour me frayer un chemin dans le Salon rempli de touristes.
La hauteur sous plafond élevée me permet de photographier sans trop de gêne l'une des pièces maîtresses de la Casa Batlló: le magnifique plafond "Tourbillon", semblable par son dessin et sa couleur à une conque.
Je vous laisse l'admirer ci-dessous et apprécier l'harmonie qui s'en dégage.



Après avoir contemplé un moment la spirale apaisante du plafond et son somptueux lustre, semblable aux luminaires décorés de suspensions en verre d'Hector Guimard, mon regard se porte sur la grande baie vitrée donnant toute sa place à la lumière naturelle et soulignant les vitraux ondulés réalisés par les ateliers Pelegrí.
J'ai seulement retrouvé leur nom lors de mes recherches, j'aurais aimé pouvoir en apprendre plus sur ces ateliers et découvrir leurs autres réalisations.
Les fenêtres situées sous les vitraux suivent leurs courbes et disposent par ailleurs d'une ingénieuse ouverture à guillotine, permettant une vue dégagée sur la rue lors de l'aération, et donnant l'impression d'être à la tribune.

Tout au long de mon immersion dans cet environnement enchanteur, j'entrevois l'ampleur de la tâche de l'Architecte du Merveilleux: parvenu à mêler esthétisme et fonctionnalité, il atteint avec la Casa Batlló le sommet de son art, ne laissant aucun détail au hasard...
Métiers d'art, Esthétisme et Ergonomie
Lorsque le projet de rénovation de la Casa Batlló échoit à Antoni Gaudí, ses 34 années d'expérience s'illustrent à travers la précision extrême de ses choix, le caractère abouti de ses expérimentations et la solide équipe d'artisans dont il sait s'entourer pour incarner ses idées.
Mes lectures m'apprendront par exemple que Gaudí façonne lui-même l'argile, afin d'obtenir des formes adaptées à la main humaine, pour ensuite faire fabriquer les moules des nombreuses poignées de portes et fenêtres de l'édifice.
Son expérience du métal en tant que fils et petit-fils de dinandiers (artisans fabriquant principalement des pièces en cuivre et laiton destinées à la cuisine) et l'expertise de ses collaborateurs vont lui permettre de jongler aisément entre divers matériaux: métal, céramique, pierre, bois, verre, plâtre et peinture se mêlent astucieusement pour faire naître sa vision fabuleuse tout en préservant la fonctionnalité du bâtiment.
Les systèmes de ventilation intégrés aux boiseries, similaires aux branchies des poissons, en sont un très bel exemple.
Quant aux détails purement ornementaux, également présents, ils s'intègrent parfaitement à l'atmosphère aquatique. En témoigne le décor en plâtre du plafond de la salle à manger, semblable à des gouttes d'eau.
Parmi ses proches collègues, rassemblés autour du projet de la Casa Batlló, je découvre notamment:
Domènec Sugrañes (architecte et ami, il reprend les travaux de la basilique Sagrada Familia après le décès de Gaudí en 1926), Joan Rubió (architecte aux côtés de Gaudí sur plusieurs projets entre 1893 et 1906), Lluís Badia (forgeage et fonte, aussi responsable des éléments forgés du Palais Güell et de la Casa Botines), Josep Bayó (constructeur, également sollicité pour les travaux de la Casa Pedrera), Llorenç Matamala (sculpteur et ami, plus tard en charge des sculpteurs de la Sagrada Familia) et Paul Pujol (céramiste de la manufacture "Pujol i Bausis", référence en Espagne pour l'élaboration et la production de céramiques fin XIXème-début XXème siècle).



Une Ascension vers un Rêve bleu...

Et c'est sur une ascension poétique que notre visite virtuelle s'achève...
Cette extraordinaire cour centrale, tout de bleu vêtue, dessert l'ensemble des appartements de la Casa Batlló sur plusieurs étages. Son décor de céramique, inspiré des fonds marins, permet une égale répartition de la lumière, les tons les plus clairs se trouvant en bas (là où la lumière se fait plus rare) et les plus foncés se trouvant en haut, près du dôme vitré.
Ainsi, le visiteur a le sentiment de lentement remonter à la surface, vers le soleil.
Lors de l'élaboration du projet, Gaudí confiera l'importante mission de la conception des céramiques ornant la cour et le vestibule communautaires, ainsi que celle des tuiles du toit, aux ateliers barcelonais de Sebastià Ribó.
Tandis que je grimpe doucement les marches de l'escalier, songeuse, admirant ça-et-là la couleur des carreaux, les effets de lumière ou les rembardes en verre imitant notre vision à travers l'eau...je remarque que le silence s'est fait.
Il y a beaucoup moins de monde dans l'escalier et mon esprit est au repos, appréciant le moment présent.




Ce que vous n'avez pas vu...
Au cours de cet article, je ne vous ai pas montré tous les trésors de la Casa Batlló, à la fois car je n'ai pas tout photographié (certains espaces comme le grenier et la cour extérieure m'ayant moins marquée) mais aussi car je n'ai pas vu le toit avec ses cheminées fantasques et colorées.
Si vous souhaitez découvrir la Casa Batlló de vos propres yeux, vous aurez donc beaucoup d'autres détails à analyser et la satisfaction de pouvoir vous plonger pleinement dans son atmosphère chatoyante et féerique.

Au-delà du conte, quelques conseils pratiques...

Je me détache un moment de la poésie que l'écriture de cet article m'a permis de revivre afin de vous partager quelques détails concrets pour l'organisation de votre visite: la Casa Batlló est un lieu très touristique.
Pensez à réserver vos billets plusieurs mois à l'avance sur le site officiel, choisissez un horaire peu fréquenté (vous aurez plus de latitude pour apprécier votre visite s'il y a moins de personnes) et attendez la fin de la visite pour acheter vos souvenirs. Il y a un espace-boutique à mi-parcours, dans la Cour communautaire, mais plus petit que la boutique finale.
Quand bien même l'argent ainsi récolté servirait à l'entretien du joyau culturel qu'est la Casa Batlló, autant éviter les achats inutiles.
Enfin, si vous avez des tendances "ermite", comme c'est mon cas, inspirez profondément et envisagez des boules quiès pour vous couper de l'environnement sonore.
Quels éléments de cet article vous ont le plus intrigué ? Aimeriez-vous visiter la Casa Batlló à votre tour ?
Avez-vous des anecdotes de voyage en lien avec l'Art Nouveau et/ou l'Espagne à partager ?
L'espace des commentaires est à vous, merci de m'avoir lue !
A découvrir également: mon article Immersion dans l'Art Nouveau au Musée des Arts Décoratifs de Paris
Miss Red
Sources / Pour en savoir plus:
-"Antoni Gaudí, Arts et Métiers", Editions Dosde
-"Casa Batlló, Antoni Gaudí", Editions Dosde
-"L'oeuvre complète d'Antoni Gaudí", Editions Dosde
-"Gaudí, l'oeuvre complet", Rainer Zerbst, Editions Taschen
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Armand (mercredi, 10 juin 2026 23:37)
Un espace d'une douceur élégante, fort inspirant.
Merci pour cette visite détaillée, accompagnée de belles photos.
La cheminée, comme l'ensemble du lieu, formerait un écrin lumineux pour une histoire du studio Ghibli.
Peut-être est-ce là l'affinité qui t'évoque un film d'animation.
Miss Red (vendredi, 12 juin 2026 18:33)
Merci beaucoup pour ton commentaire, Armand. Je suis contente que tu aies apprécié la visite.
Oh, c'est vrai que l'esthétique de l'édifice se prêterait bien à une histoire fabuleuse du studio Ghibli, je n'y avais pas pensé. Je me demande si mon souvenir ne vient pas du Disney "La Belle et la Bête", mais comme je ne l'ai pas revu récemment...je ne peux pas le certifier.